On me demande parfois comment j'en suis venu à construire toute une méthode autour de l'IA agentique — fichier d'instructions, "cerveau" métier, skills, scripts déterministes. J'aimerais pouvoir raconter que c'est né d'une réflexion perso, un week-end, en testant des idées sur un petit projet à moi. Ce serait plus flatteur pour l'image du développeur qui anticipe. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, et je préfère le dire clairement plutôt que de laisser ce site raconter l'inverse : le déclic est né chez un client, sous une pression bien réelle. Le rangement et le nom sont venus après, chez moi.

Pour situer d'où je pars : j'ai décroché mon diplôme de développeur en 2019, à trente-six ans, au bout de six mois de formation intensive après une reconversion. Une conviction s'est installée tout de suite et ne m'a plus quitté : dans ce métier, la veille n'est pas optionnelle. Le secteur bouge trop vite pour se permettre de ne pas regarder ce qui arrive. À l'époque, le machine learning et le big data se structuraient sérieusement — je construisais de l'infrastructure data sans savoir précisément ce qui allait couler dedans un jour.

Puis ChatGPT est arrivé, fin 2022. Bluffant, vraiment. Mais un moteur probabiliste reste un moteur probabiliste : il prédit le mot le plus vraisemblable, pas le plus vrai, et il hallucine avec la même aisance qu'il répond juste. Je m'en servais sur des choses à faible enjeu — reformuler, expliquer un concept flou, dégrossir un bout de code que j'allais de toute façon relire en entier. Un brouillon, pas un collaborateur.

Ce qui a changé la donne, c'est la cadence des versions suivantes. GPT-4, Claude, Gemini : les hallucinations se sont faites plus rares, plus détectables. Et surtout sont arrivés les agents dans l'IDE — Copilot d'abord, puis Cursor, puis Claude Code. On apprenait à donner le bon contexte, à formuler la contrainte précise, à corriger quand l'agent partait dans la mauvaise direction. Un dialogue, pas une commande. Les MCP et les premiers skills, je les regardais déjà passer dans ma veille à cette période — prometteurs sur le papier, encore instables en pratique. Je les ai laissés de côté, sans les adopter.

2019

Diplôme dev, à trente-six ans

Reconversion en six mois intensifs. Une conviction s'installe : la veille n'est pas optionnelle dans ce métier.

conviction posée
enjeu faible
2019 → 2022

Infrastructure data, avant de savoir

Le ML et le big data se structurent sérieusement. Je construis de l'infra sans savoir précisément ce qui va couler dedans un jour.

observation
enjeu faible
Nov. 2022

ChatGPT

Bluffant, mais un moteur probabiliste reste un moteur probabiliste. Usage réservé au faible enjeu : reformuler, dégrossir, relire ensuite en entier.

"un brouillon, pas un collaborateur"
enjeu faible
2023 → 2024

GPT-4, Claude, Gemini + agents dans l'IDE

Copilot, puis Cursor, puis Claude Code. Les hallucinations se font plus rares et plus détectables. On apprend à donner le bon contexte, à corriger l'agent. MCP et skills regardés de loin, pas encore adoptés.

"un dialogue, pas une commande"
enjeu moyen
Migration client

Plus de cent dépôts git à maintenir

Le déclic n'est pas un outil de plus : c'est une bascule d'approche, née sous la pression d'un vrai mur à débloquer.

méthode née et validée en conditions réelles
enjeu élevé
Schéma original — la même frise en un coup d'œil : ce qui change au fil des étapes n'est pas seulement l'outil, c'est la nature de la relation à l'IA (outil ponctuel → dialogue → méthode sous contrainte) et le niveau d'enjeu qui l'accompagne.

Et puis le projet chez le client a pris de l'ampleur. Ce qui tenait sur une poignée de services est devenu, produit après produit, usine après usine, plus d'une centaine de dépôts git à maintenir. Chaque site industriel apportait ses propres conventions, ses propres exceptions. Documenter, tracer les changements, comprendre pourquoi telle règle avait été codée ainsi six semaines plus tôt : ça tenait, mais ça commençait à ressembler à tenir un mur qui pousse, sans pouvoir lâcher les mains pour voir à quoi il ressemble vraiment.

Le déclic, ce n'est pas un nouvel outil ni une nouvelle version de modèle. C'est une bascule dans la façon d'aborder la question. Avant, je posais le sujet par l'outil : quel agent, quelle intégration. Ce jour-là, en pleine migration, je l'ai posé par l'intention : qu'est-ce que je veux que l'IA comprenne, et comment le lui dire une bonne fois pour toutes ? Premier test, très simple : demander à l'agent de m'aider à écrire son propre fichier d'instructions. Et là, quelque chose a changé — l'IA n'était plus générique, elle répondait dans mon contexte, avec mes noms de choses, en respectant les contraintes que j'avais posées.

Le deuxième pas est venu du projet lui-même. On utilisait Databricks Genie, un assistant conversationnel sur les données — puissant, mais sans direction s'il n'a pas de contexte métier. J'ai essayé de lui injecter une compréhension du terrain : premier essai, une rétro-documentation générée entièrement par l'IA, juste sur le fond mais consommatrice de tokens de façon déraisonnable et pratiquement inmaintenable. Ce n'était pas la bonne architecture. Épurée, réinjectée en version courte et structurée, ça a marché — j'avais mis un vrai "cerveau" métier dans l'outil, capable de comprendre les questions dans notre vocabulaire. Je ne le savais pas encore, mais je venais de redécouvrir tout seul, à la dure, ce que la littérature appelle le pattern Memory Bank : la documentation devient un sous-produit de la mémoire du projet, pas un effort séparé.

De là, un principe s'est imposé, qui allait tenir pour tout le reste : un skill, c'est une intention formulée pour l'agent. Un script, c'est la logique déterministe qui ne doit pas halluciner. Un template, c'est le cadre dans lequel l'IA ne remplit que ce qui a vraiment besoin de langage naturel. L'IA comble les trous, elle ne pilote pas la logique. Empilé avec un workspace qui centralise les instructions et les skills pour l'ensemble des dépôts du projet, ça donnait quelque chose de sobre en tokens et de maintenable — moins d'hallucinations parce que la logique n'est pas déléguée, plus de maintenance parce que les scripts sont testables indépendamment de l'IA.

Repo starter

instructions skills conventions sauvegardes
↓ porte et prépare

Workspace

120 gitdocetc.
← cerveau + IA
agissent dans
le workspace

Cerveau métier

+ IA
↓ pilote
Usine 1
conventions propres
Usine 2
conventions propres
Usine 3
conventions propres
Usine X
et les autres
Schéma original — le starter porte les instructions, skills et conventions, et prépare le workspace qui centralise 120 git, plus la doc et le reste du projet. Le cerveau métier, associé à l'IA, agit dans ce workspace (détection de dérive, corrections). Le workspace, une fois piloté depuis ce point central, pilote à son tour chaque usine avec ses propres conventions — l'info remontée au niveau du workspace, pas répétée usine par usine.

Je le dis franchement parce que le sens du récit compte : tout ça est né et a été validé en conditions réelles chez le client, sous contrainte, pas dans un coin tranquille de mon temps perso. C'est seulement après, ici, dans mes projets à moi, que j'ai pris le temps de ranger, de nommer, de généraliser ce qui avait marché — reconnaître que mon triptyque de travail recoupe une méthode déjà documentée ailleurs, formaliser l'idée qu'un hook déterministe vaut plus qu'une instruction qu'on espère suivie, tenir un vrai journal de décisions, graduer les niveaux d'autonomie plutôt que de tout traiter pareil. Cette formalisation, faite à froid en perso, est aujourd'hui réapplicable chez le client, en mieux outillée qu'à l'origine. Le sens du mouvement, c'est bien déclic et validation chez le client, puis formalisation en perso — pas l'inverse.

Il y a un point que je trouve important à assumer, plutôt qu'à enjoliver : ma reconversion à trente-six ans, avec six mois de formation intensive, ne m'a pas donné des années d'exécution manuelle. Elle m'a donné les concepts, les patterns, la façon de penser en systèmes. Et c'est très exactement ça qui permet de bien piloter une IA aujourd'hui — pas l'inverse. Il y a des choses que j'aurais mis des semaines à écrire seul, que j'ai construites en deux jours avec l'agent. Pas parce qu'il a pensé à ma place, mais parce qu'il a exécuté vite ce que je savais déjà penser.

Emoji OpenMoji : visage pensif, en train de réfléchir Un doute qui ne se referme jamais tout à fait.

Ça n'a pas été que du soulagement. Distinct de la fatigue de tout vérifier, un risque s'est nommé de lui-même pendant cette période : le vrai risque n'est pas que l'IA prenne notre place, c'est qu'on la laisse prendre notre curiosité. Si tout ce qui demandait de l'effort devient facile, la question de savoir si on continue vraiment à développer ses réflexes d'ingénieur, ou si on les laisse s'atrophier derrière des workflows qu'on ne comprend plus tout à fait de l'intérieur, mérite d'être posée souvent — je n'ai pas de réponse définitive, juste l'habitude de me la reposer.

Ce que je retiens, c'est que le déclic n'a rien de romantique. Il n'a pas eu lieu parce que j'avais anticipé une tendance depuis mon canapé — il a eu lieu parce qu'il fallait débloquer un vrai mur, avec de vraies conséquences si ça ne marchait pas. C'est justement ce qui le rend crédible : ce n'est pas une théorie que j'aurais lue et recopiée, c'est une méthode que j'ai payée en dette de tokens avant de savoir la nommer.

Références